Agrumes du jour

Agrumes du jour

ou comment se raccrocher aux branches – des arbres fruitiers

Le citron jaune

Avec une franchise certaine, le citron jaune s’avoue gai. Et relativement heureux, malgré quelques petits pépins bien cachés et enfermés à triple tour, recouverts de sa chair, de son jus, cautérisés de filaments blancs dont la délicatesse surprend.

Fruit de tarentelle frénétique, il se caractérise aussi par un calme olympien. Apollinien par choix, dionysiaque si on creuse. En réalité, si on fait bien attention, on distinguera ici un mariage véritablement miraculeux de ces deux être-au-monde.

Il s’agit en effet de distinguer son apparence du phénomène qu’il crée en nous. Le matin en jus ou en quartier il permet de dissiper sèchement tous les mauvais (ou bons) rêves et, affirmant, décidé, la force du corps, d’un corps presque glorieux, il enchante, telle une fée, la naissance au jour.

Tout flux, d’esprit et de corps, il ne faut pas avoir peur de dire que la miction qu’il génère est presque parfaitement assortie à sa couleur, à une différence de ton près.

Lui manquerait-il une âme ? C’est oublier un peu vite, d’une part, qu’amoureux de la feuille qui l’accompagne, sa solitude n’est que façade, d’autre part qu’il émane d’une terre (d’humus et d’hommes) dont la tristesse et la profondeur ne se livre qu’à la condition sine qua non de montrer patte blanche et de mériter la confidence.

Le citron vert

Parce que la joie parfois se fait exubérance exotique, existe le citron vert dont, dans de lointains pays, on fait des boissons acides, désaltérantes, rafraichissantes et escagassantes.

Autre boisson des mêmes pays, le thé vert à la menthe et aux pignons abreuve les bédouins.

Se pose donc une question : chaud ou froid ? Acide ou sucré ? Herbeux ou fruité ?

Un moralisme bien conformiste mais qui n’oublie pas la joie de la variété et de la nuée nous ferait dire « les deux ». En la matière, la polémique n’a pas sa place. Et pourtant, à l’heure de l’arrivée du garçon de café ou de l’hôte, il faut passer commande et opérer un choix.

Douleur de l’abandon et d’une admiration et d’une aventure – tout impose l’évacuation décidée d’une option pour pouvoir jouir pleinement de l’autre – et affres de l’élection, on voudrait tout aimer mais il faut préférer, cueillir le désir du moment sans arrière-pensée, prendre, laisser.

C’est comme en politique ou en amour, la gravité en moins. Mais les conséquences, pour l’hédoniste, ne sont-elles pas tout aussi importantes ?

En effet, lorsque l’on fait de son plaisir un trésor à chérir, chaque déviation sensible est une route sur laquelle on s’engage et qui détermine la suite.

L’orange à jus

Il y a ici quelque chose de spécifique qui se répand tout en un liquide qui est si débordant qu’il a le danger de l’inondation et peut-être même de la noyade. On coule dans des gouttes qui ne trempent pas, qui recèlent en elles plutôt l’expérience exhilarante d’un presque, d’un au bord du trop qui ne dépasse jamais la limite de l’acceptable tout en comblant absolument le goulu et l’assoiffé des puissances sensorielles.

N’oublions pas l’attache en bouton et la forme sphérique : la précision fait partie de la force de ces synesthésies et tout cela, en même temps que corne d’abondance, devient planche de salut, point de focalisation. En effet, si le sucre discret dont est constitué cette force infuse en nous comme un saupoudrage de plaisir modéré, le flot de bien-être qu’elle nous procure ne se fait que rarement complaisance, l’idée d’un accueil généreux des faiblesses étant ici plus juste : en cas de marche prolongée, sur les chemins, on apprécie sa main tendue parce qu’elle donne le courage d’aller au but, à un but, fût-il fou, fût-il inaccessible ; elle donne en somme, des ressources pour continuer.

Sa couleur de lave en fusion lui confère une cohérence, celle de l’énergie qu’elle déploie.

Et si l’on veut croire avec ferveur à sa sincérité de cœur gonflé, on se perd dans une joie océanique qui ne défait pas, qui conduit à agir : il s’agit de ressentir à la fois beaucoup et intensément.

L’orange sanguine

La souffrance du sang semble innerver l’orange sanguine dont pourtant on pressent qu’elle la sublime en ode à la vie. Un rire béat aux lèvres couvertes d’un rouge à lèvres éminemment féminin. Une sorte de déchirure d’émotion pure : appartiendrait-elle au passé cette difficulté dans l’appellation, aurait-elle été dépassée en un effort du suc pour contrebalancer la plaie ? Le sucré et le lumineux auraient-ils triomphé de tous les maux en une élévation pourquoi pas mystique dont la musique (et des plus rythmées et des plus pulsatives) serait l’essence ?

Disons tout de même pour nuancer cet enthousiasme un petit agacement jaloux : faudrait-il que se cache dans ses replis sans quartiers une transe déraisonnable ?

Certes mais la raison a ses limites que le cœur ne connaît pas. Dès lors, offrons-lui un grand boulevard pour ses vérités de Grand Guignol qui inspirent, par l’effort qu’il a fallu pour les faire taire, un respect total.

L’envie aussi d’une communication secrète non pas d’esprit à esprit mais de corps à chair. Pour poursuivre l’échange. Et faire un bout de route woodstockique ensemble.

Le pamplemousse

Bombe de beauté s’épanouissant en mariage des nuances (du rose à l’orangé), il y a au cœur de ce fruit à moitié fruit parce que souvent on s’en sert d’entrée en matière, un inouïe plénitude à la fois de la surface et de la profondeur, à la fois de l’enveloppement et du développement : tout est rondeur d’une protection maternelle qui n’enferme pas au foyer et encourage à la liberté.

Mais attention, la liberté ici n’est pas excès. On se contient. On donne le change. Tout s’enferme dans les remparts d’une croute épaisse et tout s’organise en compartiments géométriques. On projette dans le monde sans complaisance l’exigence d’un accueil subtile de la mosaïque de sa pensée. Il n’est pas chose aisée en effet, débordant, au fond, d’amour et de pulpe couleur Saint Valentin de se tenir et de s’en tenir à l’élan unique de la séquence et à sa nécessaire clôture en point, en point gigantesque, le fruit lui-même, qui, par son allure forclose, symbolise l’évocation qu’il produit.

Après cette épopée, la coda est juste et ferme, définitive et ciblée, opulente (beauté d’un adieu prononcé avec force) et humble. On dit « fini » et il reste dans la bouche le sucre qu’il a fallu pour ôter l’amertume naturelle et la perfection d’une œuvre ronde constellée de traits à rayons.

La roue, alors, toute vide qu’elle est devenue, reprend sa course. On aimerait remettre le couvert au dessert parce que les médecins disent que c’est bon pour la santé mais on s’en tiendra à cet époussetage initial que la chose offre sans vouloir en savoir plus.

La mandarine

L’exigence de ce trophée est radicale. Ne demandant pas, elle impose et on en viendrait à douter de son identité en matière d’appartenance au genre masculin ou féminin. « Le » mandarine, au travers duquel « le mandarin » se dessine, est un pape adorable, un prince clément, un chef d’entreprise humaniste. Et si, parfois, elle (revenons à une correction grammaticale que la raideur de la chose implique) boit la tasse, son optimisme de guerrière l’aide à traverser, les pieds au sec, le gué de la vie. On entend aussi « ma narine » et « mon daron », son nom est si complexe et étrange qu’il dérange.

Et d’ailleurs, l’épaisseur de langage qu’elle suscite n’a d’égal que l’extrême complexité de la tâche qu’elle demande au mangeur.

Ainsi, on le sait, sa spécificité est d’être constellée de pépins au sein d’une densité qui se veut plus consistante que celle de sa petite sœur « clémentine ». On la sait aussi plus charnue, légèrement plus charnue. Elle a la qualité de l’aurea mediocritas, ni trop grosse, ni trop petite. Une sorte de perfection de taille. Sa peau est plus fine, s’arrache avec difficulté.

C’est que le moment se mérite : n’est pas mandarine qui veut et on ne la mange pas sans y penser : on apprivoise la singularité et on goûte (au sens contemplatif aussi bien qu’au sens gustatif), l’esprit le plus alerte possible, la sphère fluorescente avec la sympathie que l’on peut ressentir pour la musique de Charles Mingus : ce mélange d’excitation et de crainte face au déséquilibre et à la disharmonie.

Et pourtant, au bout du compte, son appartenance à la classe des fruits solaires ne la rend en rien pénible de simagrées : on sait bien au tréfond de soi que non seulement elle naît de la plus accessible des énergies dont elle épouse l’apparence mais aussi qu’elle est, chargée en une vitamine C qui n’est pas de synthèse, bonne à la vie.

La clémentine

« Piccolina ! » s’exclament les italiens avec le flot de tendresse pour la mignonnerie qui les caractérise ! Et nous pourrions ajouter « ma jolie ».

Quelle œuvre totale en effet que la clémentine qui, proposant aux doigts avides du moelleux de ses quartiers et fanatiques de la sensation d’explosion dans la bouche de ses alvéoles de bien-être, ne prétend pour autant à rien.

Discrète petite fille studieuse, appliquée, elle fait néanmoins fondre le cœur de par sa spontanéité toute en douceur qui cache une architecture savante ne frimant pas l’espace d’un instant. Ou plutôt si, on pourrait dire que cédant parfois à une vanité qui n’est en réalité que coquetterie, il lui arrive de faire sa crâneuse. Notamment lorsqu’elle arbore sa provenance et son pédigrée sur une étiquette ou s’orne d’une minuscule perle verte en guise de clôture. Se sentant customisée, elle en perd un peu de sa fraicheur mais gagne en sympathie.

En effet, quoique de plus touchant qu’un tableau dont les contours marqués s’emplissent de délices d’yeux et de papilles sans pour autant se faire clinquants !