Ma vie, nue

Ma vie, nue

I – Natures terrestres

Le vert invincible

Le vert, par exemple de la pelouse du jardin de mes parents mais aussi celui d’un champ de colza pas encore fleuri, mais aussi celui du feuillage de l’érable des voisins – et que dire de ce tapis de mousse sur un haut plateau tibétain ? – me redonne envie de vivre.

C’est là platitude à dire, c’est là platitude à sentir. Mais les grands poètes, les aristocrates de l’âme ne peuvent-ils pas se contenter d’être les plus pauvres des hommes ? Pourquoi vouloir des fulgurances là où nous pouvons chérir les choses les plus évidentes, les plus banales comme autant de sources ? Et n’y a-t-il pas dans l’intensité de cette couleur qui nous est plus familière que toute autre un trésor universel à bénir et à adorer comme le dieu de la fraternité, le dieu d’une uniformité qui ne ferait peur qu’aux faux délicats, ceux qui, par exemple, font de la délicatesse un critère de distinction sociale ?

La leçon du vert étant qu’il vit, a vécu et vivra sans nous, il nous propulse au cœur d’une existence terrestre qui, jusqu’à preuve du contraire, est la seule tangible, accessible – concrétude de la beauté – mais aussi, grâce précisément au vertige qui nait de l’idée d’une explosion colorée au sein de l’espace, il nous fait accéder au grandiose, en toute humilité : nous sommes terriens avant d’êtres humains et même avant d’être tout court et c’est ce que martèle le vert aux yeux de tous, de façon inébranlable.

Au printemps, il nous enivre, dans l’hiver du cœur, il nous console, nous apaise avec son caractère dévoué d’infirmier inerte, de remède-miracle qui lui confère une dignité bien supérieure aux cathédrales, certes, mais aussi, au fond, pourquoi pas, à tous les poèmes.

Dieu se cache dans une pelouse, c’est limpide. Il est le flambeau de qui, enfermé dans une grotte, a tout essayé pour y voir clair et, osant quelques pas vers le dehors, découvre le soleil. Il a cette évidence du toujours là, cette charge de sens de la réalité contre laquelle on ne peut rien et qui peut tout.

Le vert, ainsi, parce qu’invincible, est le plus profond des amis, le bâton pour marcher de tous les éclopés de l’âme. La seule vraie source poétique digne de ce nom. On peut lui substituer, en ville, le gris du bitume, pour sa même qualité de sol, d’environnement. Mais la différence est bien sûr, en dehors de divergences d’origine (naturel/artificiel), que la joie vous saute au cœur de sa vivacité, là où le gris, pour être heureux doit s’élever. Le vert, lui, dans la facilité rend gai, apaisé et le tissu de ses mille brins est un plaisir irremplaçable et exhilarant de chatouillis des yeux.

Le vert rend heureux et n’est-ce pas tout ce que l’on demande à la poésie et au-delà à toutes les choses qui nous sont extérieures, qu’elles nous rendent heureux ?

L’arrivée subite d’une multitude de bourgeons

On pourrait dire des bourgeons la même chose que ce que l’on vient de dire de leur couleur mais s’y adjoignent et la forme et la multiplicité. La forme cisèle le sentiment, la multiplicité l’intensifie. Les bourgeons – car leur colonie leur confère la force que leur vulnérabilité leur ôte – sont vibrants de sensations comme les premiers émois d’une femme : ils se ressemblent sans qu’aucun ne soit identique à l’autre.

Il ne s’agit pas, cela dit de creuser trop ici le registre de la peau car nous en oublierions le spectacle : c’est bien en effet à un déploiement de fanfare militaire, à un défilé de majorette, l’ordre en moins, que nous assistons. Une foule de manifestants aussi réclamant la félicité à grands cris. Mais, s’il y a spectacle, il y a aussi public applaudissant à tout rompre de nos cœurs une conjonction chaleur/soleil qui se mérite : il a fallu accomplir et incarner la métamorphose des minéraux en feuilles et parcourir le long chemin de la sève, passer de l’invisible qui nourrit au miracle du tableau.

Ainsi, ils sont passeurs de vie, le contraire d’un funeste nocher dont pourtant il faut évoquer l’existence précisément pour l’écraser comme le serpent de l’angoisse, prenant le contrepied du sombre. Est-ce un hasard si les bourgeons auxquels je pense me sont apparus baignés de soleil, capable de difracter la lumière comme autant de boules à facettes ?

Les bourgeons font fête et renaissance et si les portes ouvertes sont ici enfoncées, ce n’est pas pour le plaisir du ridicule mais bien plus au nom de l’idée que le simple est le beau. Et d’ailleurs, renaître dans une collection de bourgeons, n’est-ce pas là, tout simplement, être poète ?

Cherchons à paraître, c’est là que nous sommes les plus vrais et dans le ciel azur, une centaine de natures nous dicte le chemin. La coquetterie et la légèreté sauveront le monde. Ils rient de leur hauteur, ils rient de leur beauté, ils rient de leur tendresse de petits, ils rient d’être miraculés de l’hiver, miraculeux du printemps.

Et ils sont aussi inexorables, du moins faut-il l’espérer, que le torrent qui dévale son lit vers la grande plaine. Puissances bénignes, milliards de voix chantant des « te deum » à leur matrice dont ils ne sont que le prolongement, bijoux des arbres et des branches et de ce fait, ornements par excellence, leur existence semblent toute entière dévouée à la joliesse et c’est là, d’ailleurs, mieux qu’une béance de beauté, une caractéristique toute pleine de promesses car le mignon et le joli sont ce qui peut devenir beau mais qui ne l’est pas encore et c’est dans cette épiphanie du commencement que se révèlent les secrets les plus purs. Ce qui est en germe est ce que nous devons chérir. Ce qui est au bord de l’être doit attirer toute notre attention et concentrer nos efforts.

L’épanouissement de la rose

Pourquoi, me direz-vous, tant insister sur les promesses quand les épanouissements peuvent aussi contenir en eux ce rien qui déborde et nous émeut ?

« Tenez-vous à carreau » semblent dire les injonctions modernes. Et pourtant, s’écouler un peu plus hors du cadre, glisser un doigt dans l’eau interdite, n’est-ce pas là vivre ?

C’est bien ce que dit la rose qui se répand, va nue, ne perce pas l’air mais mieux s’en habille, couleur libre, toute en pétales alanguis qui se manifestent sans jamais nuire. Architecturé comme un rêve, l’agencement des formes tient à un fil de soie et c’est dans ce toucher de roi, dans ce baisemain à l’air pur que semble se lover les organes reproducteurs, vermine qui s’évapore en traits de feu.

La rose coule et roucoule dans l’espace qui l’environne, sans que rien d’intérieur ne semble vouloir l’obscurcir, la tourmenter. Elle est aussi juste et profonde car nuancée comme une musique en parfait accord avec votre humeur : elle vibre à l’endroit, au point névralgique du bien.

Mais loin d’un sentiment océanique, elle vous remet aussi d’une certaine manière à votre place tant son immanence est creusée : vous n’êtes, vous aussi, qu’un bout de peau un peu complexe se dressant dans le vent et finalement, cela n’est pas si mal car, la rose vous le rappelle, la matière c’est peut-être le tout et la beauté, c’est peut-être d’être sans contrainte.

On pense ici au tableau « Grand nu debout » de Picasso. Un peu chaste, cachant bien son sexe, la rose expose ses surfaces en aplats. Avec un soupçon de réserve qui l’ennoblit.

Elle n’a rien d’aérodynamique, bien au contraire, elle résiste, même fragile, aux assauts des zéphyrs. Mais son accord avec le milieu gazeux, c’est de lui donner forme d’une certaine manière puisqu’elle semble en épouser les contours et les élans.

Le mot à lâcher serait « plénitude » mais on en oublierait une certaine timidité, une certaine pudeur et la friabilité de la chose qui peut s’évaporer en un contact de main trop hardi. La rose épanouie est ainsi toujours au bord du trop, toujours menacée de mort et de dissipation et si elle est belle, c’est parce qu’elle tient l’équilibre du parfaitement vivant au possiblement mort, crispée sur sa tige, déployée à l’air libre.

Le chant des oiseaux

La mort de la rose appelle ici un chant funèbre pour accompagner son cercueil. Rien de triste. La mort n’est pas triste. Elle oblige au souvenir mais, si elle n’est pas dramatique, si elle ne vient pas fracasser les vivants comme un coup de pelle le jardinier rêveur, elle n’a rien de grave. On pleure un peu et on fait des cérémonies, c’est là tout ce qu’il y a à en attendre. L’autre, le mort, fera son chemin de mémoire.

C’est donc un chant à la vie qui doit accompagner la mort de la rose.

Et se réveille alors la symphonie avienne. 

Cruauté du merle et candeur du coucou. Notes virevoltant en à-coups, en saccades aussi bien qu’en cascades, rythme de longueurs à tubas, cadence à la fois du sage et du serein, cadence aussi de celui qui est habité, débordé de vie et de l’émotion d’être grâcieuse portée (au double sens musical et de bouches à nourrir).

Dans un jardin, dans une forêt, le chant des oiseaux fait oublier son décor tant il peut être obsédant. On n’entend plus que ces cris de vie qui sont aussi précis qu’abyssaux car ils font remonter le son à l’urgence d’être comme si, en piaillant, en piquant l’air de sa voix, de sa voix propre, de sa voix forgée d’évolution, on dansait son territoire, on chantait son arbre qui, alors, devient tout entier immatériel ou mieux sublimé dans le souffle.

Le chant des oiseaux, c’est l’infaillible car c’est le vrai, c’est toute la puissance de la nature, c’est la nature à pleine vitesse, c’est la nature dans sa force. Il n’y a qu’à écouter, tout est là, à la fois intouchable et omniprésent, tout dit « vie, vie, vie ! », tout dit « je suis, je suis, je suis » et tout dit « tu m’habites, incline-toi devant tant de majesté »

II – Vies humaines

Les bottes de foin

Je me souviens du jour où nous passions en voiture avec des amis entre une belle église romane et un champ plein de bottes de foin. Une habitude familiale – nous étions dans ma région d’origine – faisait mes yeux se poser sur l’église. L’un de mes amis a dit « regarde ! » et j’ai tourné la tête vers ces majestueuses œuvres humaines, humbles et rondes, chaudes comme le pain, intouchables comme des déesses égyptiennes, c’est-à-dire sacrées et éternelles, venues d’un passé très lointain et portant en elles la charge de respect due à l’ancien.

Un monde s’ouvrit : celui à la fois de la simplicité et de la grandeur. Un certain poids aussi s’abattit sur moi, le poids du travail.

En effet, il y aurait de la facilité à chanter Talmont, petit temple chrétien posé sur un promontoire dominant la mer. Maison carrée de Dieu dont la sobriété d’épine laisse à croire que la pensée du transcendant n’est pas folle. Envie de m’agenouiller et en avant pour un rosaire qui arme autant qu’il rassure. Pas de gargouilles, pas de vitraux, pas de froideur. On contemple Talmont comme on regarderait un petit feu bienveillant, bienfaisant, crépitant, avec cette même volonté de recueillir en un faisceau les brins épars de nos pensées contradictoires. On trouverait là du sens.

Seulement voilà, l’ami a dit « regarde ! » et c’est un spectacle tout autre qui s’offre : le travail de l’homme pour sa survie et les maigres signes qui en surnagent à la surface du paysage comme autant de lettres d’une phrase très quotidienne. On songe à ce qu’il a fallu de sueur pour mettre ensemble trois fils de paille en un morceau dont la cohérence tient autant à la monochromie du matériau naturel qu’à l’effort continu qu’il a fallu pour le produire. C’est bien un hommage au faire, à la fabrication que propose ce ventre rond de blé.

Et finalement, immaculée conception d’un côté, giron de Gaia de l’autre, il a bien s’agit dans ce bref épisode de maternité, de fécondité.

Quelques années plus tard, abreuvée d’une poésie philosophique à laquelle je ne comprenais pas grand-chose (cet ami était philosophe), j’abandonnais une grossesse et je peux clairement apercevoir le lien de l’un à l’autre. J’ai été grosse des bottes de foin mais j’ai refusé qu’elles voient la lumière. Ou du moins qu’elles voient seules la lumière, au détriment de l’église. Autre maison de Dieu, seul le soleil pouvait sécher mes larmes mais c’est à Venise, quelques années plus tard, ville truffée d’église comme un pain aux noix, que je retrouvais la familiarité du paysage de Talmont, tout entière enfermée dans la flamme d’un cierge allumé en passant pour mon petit perdu.

Je me dis aujourd’hui que quelque chose d’important s’est joué pour moi sur cette route. La vérité était cachée d’un côté comme de l’autre et j’étais, ainsi écartelée, en train de naître à une drôle de lumière mais à une lumière : ma lumière propre qui oscille de la foi à l’athéisme en un agnosticisme qui se réfugie autant du côté de l’église que de la botte de foin, avec la vulgarité comme plus virulent ennemi.

Le village familial

Eblouissement de la vue d’un village, le village de mes parents, depuis la route qui le surplombe : qu’y avait-il de si important dans cette vision, au-delà de l’image d’Epinal ? Il y avait, me semble-t-il, comme la promesse d’un bien-être. L’idée de concorde. Idée tout à fait arrangée, proprement idéalisée car chaque maison, chaque élément de la grappe est en réalité un lieu de banale galère, de disputes d’héritage, de conflits de voisinage, de fuites d’eau. Mais de loin, cela ne se voit pas. Et ce combat finalement pour le masque du bonheur, n’est-il pas bien important ? Y a-t-il autre bonheur que celui qui sommeille dans les yeux d’autrui ? On s’en rend compte lorsque l’on perd la façade et cela m’est arrivé. On se rend compte que l’on est un point de vue sur la vie construit dans le faisceau de regards qui l’innervent et le rendent réel. Sans le faisceau de l’autre, le projecteur de notre pensée n’éclaire plus.

C’est donc dans un village que se cache la félicité, la seule, sur terre, accessible, celle de l’amas humain. On n’a pas trouvé mieux, à l’heure actuelle, que cette cellule multiforme au sein de laquelle les différentes parois cohabitent pour former, dans les yeux du badaud ou du voyageur, un tout.

Esprit de clocher dira-t-on et c’est le cas de le dire, à la condition d’un accueil inconditionnel de l’étranger qui seul fait tenir l’équilibre.

Construire pour s’ouvrir, semer pour offrir.

Le village de mes parents est bien entendu éminemment politique, il est la cellule minimale de la collectivité et c’est en cela qu’il m’émeut.

Mon père le connaît par cœur car il en a été maire pendant six ans. Ainsi, ce village est synonyme de devoir civique, de service rendu, d’honneur défendu. Mais aussi de chaleur humaine, de fête (avant cela, mes deux parents étaient très investis dans le comité des fêtes et dans une association culturelle et de protection du patrimoine qui a grandement participé à la vie locale). Astérix n’est pas très loin et cette vision est sans doute assez française. Cette idée aussi de sauver la face à tout prix, de poser un cadre et de s’y tenir, coûte que coûte, de défendre avant tout l’image m’est très spécifique. J’ai toujours fait ainsi dans ma vie : mettre en place, assumer. Se battre donc pour des valeurs, pour des idées avant que de se battre par ambition, pour soi, stratégiquement. C’est ce que m’ont inculqué mon père et ma mère. Et la vision parfaite de ce petit clocher dans un vallon (la route surplombe un peu l’ensemble, des champs, des vignes entourent le tout, c’est vraiment caractéristique) m’a ébloui non pas une fois mais bien à chaque fois que j’y passe.

Ainsi, ce village, c’est aussi la beauté familière, le noyau, le centre névralgique, la vigie où je retourne quand bon me semble me nourrir d’un pain bien précieux.

La chapelle ornée

Décembre 2007. Cappella degli Scrovegni, Padoue.

J’ai pleuré vingt minutes. Pleuré devant un délire de couleurs. Le message du Christ, c’est la croix, c’est-à-dire quelque chose de tout à fait sinistre. Noir et blanc, clairement. Marron comme le bois, pâle comme la chair. Un sfumato de noir et blanc. Treize siècles plus tard, c’est un délire de couleurs : comment ne pas pleurer ? De la mort naît la vie, de la tristesse naît la joie, de l’obscur naît la lumière.

Délire de couleurs.

Délires de récits aussi : voici ce qu’il advint d’un tel, d’une telle, de cette famille, de ce peuple et voici comment finit l’histoire, cette saga : une grande fête de la justice et dans un coin, livre fermé, la naissance d’une ville céleste, c’est-à-dire d’une civilisation : de la simplicité naît la complexité, de la fable naît la réalité, de la rigueur naît la magie.

Délire de récits.

Dans mon esprit s’ouvre un monde merveilleux, bien que tout cela fût encore confus. Dans mon cœur s’ouvre un bonheur bien qu’il se soit traduit par des larmes. Dans mon corps s’épanche une vague de bien-être bien qu’il ait fallu de nombreuses années pour qu’elle m’irrigue, pour que j’en cueille toute l’écume et la bienfaisance.

Naissance, renaissance.

Vivifiée, apaisée, structurée.

Pour toute la vie.

Mais là encore, travail. Moi, la mécréante, la fille d’anticléricaux, qu’est-ce que cela veut dire pour moi 1) d’être sensible à une œuvre religieuse 2) d’évoquer avec une certaine grandiloquence le « message du Christ ».

Perdue, complètement perdue, pendant plus d’une décennie. Ecartelée à nouveau : où est la joie ? Dans le sérieux de ces couleurs, de l’espérance ? Dans le rire et le confort du plaisir ? Perdue. Au croisement de mille problématiques qui me dépassent.

Alors agnostique, mais les vrais agnostiques, ceux qui laissent tout vivre en eux : les couleurs de Giotto et les dessins de Coco, de Luz.

Purifiée d’une certaine manière mais aussi affermie, heureuse de cet équilibre enfin trouvé. Il aura fallu sept morts et un traumatisme collectif et individuel (histoire de fac avec un « catho tradi » d’extrême droite qui m’a laminé, rendue folle parce que la couleur était cruelle avec lui alors que pour moi elle avait tout de la tendresse).

Mais oublions mes tourments. Agnostique, fière et heureuse de l’être. Quant au choix du christianisme, je suis trop attachée à mon pays, à mon enfance pour envisager autre chose que lui bien que j’admire juifs libéraux et musulmans modérés. Deux femmes : Delphine Horvilleur et Kahina Bahloul. Il m’en manque une dans la chrétienté (à part Anne Soupa) : peut-être naîtra-t-elle bientôt : j’aimerais être d’accord avec elle sur un point précis : j’ai dans l’idée que mon avorton est au ciel, très heureux et que grâce à lui, je mène la vie que je désire. Pour moi, parfois, c’est lui le Christ, mon Christ, mon être sacrifié.

Riez, pleurez, moquez. Tout le monde se moque, les croyants, les non croyants. Je cherche la perle rare de celui qui tiendra ce même équilibre et prendra au sérieux ces pensées, s’y engagera.

Chapelle ornée : expérience fondatrice. Levier vers l’avenir venu d’un lointain passé. Promesse riche d’une vie, de ma vie.

La bibliothèque

Umberto Ecco – il est bien difficile de parler de bibliothèque sans lui – y voit une métaphore du Paradis. Je suis à la fois d’accord et pas d’accord. D’accord, bien sûr, car l’expérience de la lecture, des lectures, de l’écrit, des écrits, de la rencontre, des rencontres avec un, des auteurs, ce réseau d’émotions, de beautés, de signes a tout de ce que je désire le plus profondément : une vie de rêves, une vie rêvée.

Mais pas d’accord pour une autre raison, tout aussi louable. En effet, une bibliothèque, dans la vie terrestre, dans la vie bien palpable, avec ses drames et ses difficultés, n’est pas seulement un refuge, c’est aussi une arme. C’est en tous cas ainsi que j’ai conçu la mienne. Exilée pendant quatre ans chez mes parents, j’ai emménagé à nouveau seule il y a six mois. J’avais ainsi la possibilité de faire du tri et d’emporter l’essentiel. J’ai constitué, dès lors, ma nouvelle bibliothèque comme un rempart, comme un vivier de plomb pour percer la chair des méchants : un rayon « philosophie » structure l’esprit, le prépare à la bataille ; un rayon « poésie » gonfle le cœur, lui offre la force du chant ; trois rayons « théâtre » me rappellent quotidiennement, de par ma longue expérience de comédienne, à mon corps, à un corps qui s’échapperait de la maladie pour devenir glorieux, sur la scène, dans le carcan de la scène et, par ricochet, dans la vie.

Ce grand tissu de mots fait ainsi de moi un être complet, un être de langage pour affronter toutes les violences et leur opposer le matelas de plume de mes lectures.

Paradis, la bibliothèque ? Bien entendu. Mais aussi forteresse, code civil, manuel de négociation diplomatique en vue de toute conversation digne de ce nom, instrument, donc, de la vie humaine, terrestre, collective.

Je partage, cela dit, totalement, absolument le désir d’une bibliothèque gratuite, n’ayant pas besoin d’affuter les lames de nos âmes, support d’échange angélique. Et si les bienheureux de Dante tournent paisiblement dans les étoiles, réchauffés de lumières, ils jouissent très certainement aussi d’un langage secret, d’une aptitude à la communication (que le mot est vilain) instantanée, à la parole dans toute son étendue, soignée, condensée dans les éclairs de génie de toute la communauté des plus grands écrivains, de toutes les plus belles pensées, de toutes les plus belles images.

La pensée, la beauté gratuite, c’est bien là le Paradis humain accessible par les livres dans la vie terrestre, accessible dans le regard et le silence total, un silence dénué du bruit, du ronflement de moteur du monde – ou mieux, un silence au sein duquel le bruit, le ronflement de moteur du monde sont architecturés dans la beauté, un silence musical -, au Paradis céleste – entendu que le Paradis céleste existe dans mes espoirs les plus fous de croyante timide et est un certain état de l’Humanité sur terre que j’appelle de mes vœux, dans un futur plus ou moins lointain, dans mes pensées d’athées : entre l’extinction et l’incandescence, le tout navigue au gré des vicissitudes collectives, au gré des nouvelles politiques, scientifiques, artistiques, au gré des événements qui tissent la vie de notre Humanité à laquelle il faut tenir comme un bien très précieux et au gré des aléas de ma vie intérieure et de mes humeurs.

Qualité d’un rire

En effet, les plus belles idées sont, pour moi, celles que le corps suffit à dire. Dès lors, le son d’un rire, sa qualité dit beaucoup de l’homme ou de la femme que nous sommes et constitue un pas supplémentaire vers la cité céleste où tout est compréhension, où tout se dit, où aucune pensée n’est cachée car les âmes vertueuses auraient réussi le tour de force de n’être que beauté dans leur âme, au plus profond de leur âme, dans cette partie de nous que j’appelle « âme » et non pas « pensée » parce que, précisément, elle mêle le corps, l’esprit et le cœur.

Un rire sincère dit tout cela.

Entendre le rire de l’homme aimé a été pour moi l’expérience la plus heureuse de ma vie.

Entendre le rire de très bons amis aussi.

Entendre le rire d’un bébé.

Ces rires-là qui disent « je t’aime comme je te porte » sont les plus beaux du monde et, en eux, dorment les richesses les plus inépuisables de l’humanité. Ils font reculer les ténèbres.

Ainsi, si certains théologiens considèrent le sérieux de la tête comme le bateau vers le paradis, pour moi, c’est bien la capacité à rire sincèrement et affectueusement, dans l’amour, qui signe le début du voyage.

Rire dans l’amour est la définition humaine de la joie, du bonheur, de la plénitude. Et aucun spectacle humain ou presque (j’y reviendrai) n’égale celui-là. Ni les livres, ni aucune autre création humaine, ni le foin, ni les maisons, ni les fresques ne remplacent, en humanité, la puissance bienfaisante d’un rire vertueux.

Je précise bien sûr : le rire de l’ivrogne n’est pas un rire, le ricanement n’est pas un rire. Je pense précisément à un rire irrépressible né d’une et né pour signifier une connivence profonde entre les êtres.

Au Paradis, les élus rient, même intérieurement. Ils passent leur vie, leur éternité à rire. Et chacun de leur rire dit pleinement qui ils sont, leur spécificité créée. Ils se parlent de beauté et cela les fait rire.

L’enfant à naître

Mais avant d’atteindre ces hautes sphères où tout est parfait, où tout est lumière, il me faut dire la dernière et plus accomplie perfection humaine qu’est l’enfant à naître. L’enfant qui vit dans l’esprit de ses parents et dont le visage n’a pas encore été teinté de soleil et dont le cri n’a pas encore franchi la bouche. Ce petit haricot qui pousse, pousse, pousse, arrondit le ventre et n’est, dans la douce attente, que promesse. De même que les bourgeons brillent par leur dimension dynamique, non encore accomplie, de même, rien n’est plus humain et rien n’est plus fort que les pensées de deux parents qui s’aiment autour d’un fœtus qui n’a pas encore franchi le seuil de la vie.

Avant de parler de la mort, c’est bien de cela en effet qu’il faut parler et le Paradis dont parle Umberto Ecco, ce Paradis terrestre, ce sont aussi ces à peu près neufs mois-là.

C’est une femme avortée qui le dit. Une femme, donc, qui a senti le coup de la vie dans son ventre et qui a décidé de ne pas lui donner la possibilité de franchir l’étape décisive de la venue au monde. Parce que ce bébé n’était pas le fruit de l’amour et que seuls les enfants de l’amour sont des enfants heureux et que seuls les enfants heureux de l’amour sont gros de l’Humanité à laquelle j’aspire.

Il n’en reste pas moins que l’émotion de ce miracle, je l’ai vécue. Et si je n’ai jamais eu d’enfant, j’ai observé autour de moi les couples dans l’attente et y ai trouvé ce que l’humanité fait de mieux : un nid.

Bien mieux que tous les livres parce que plus universel, bien plus fort que tous les rires les plus précieux, la promesse qui se maintient ainsi de longs mois fait advenir sur terre un bout de ce que, me semble-t-il, on peut appeler le ciel : le soin, sans condition, d’un être qui n’est pas soi

III – Lumières divines

Les miroirs

Tout ce que je viens de décrire, ces réalités humaines d’écartèlement spirituel, charnel ou au contraire de réconciliation, de mariage des contraires, cette lumière paradoxale et ténue qui naît des activités humaines ne serait pas possible sans la graine de la conscience de soi dont on fait l’expérience dans le miroir.

Cette façon de pouvoir dire « c’est moi » qui crée toute activité humaine, d’où vient-elle ? C’est pour moi un mystère, le mystère non pas de l’intelligence (on conçoit aisément que la nécessité de l’adaptation à un milieu hostile ait permis de déployer des stratégies de plus en plus fines) mais de la conscience de soi.

Pour moi, cette capacité à se reconnaître est inexplicable sans le recours à une puissance antérieure ou postérieure à la vie qui innerverait notre être.

C’est la première lumière que j’appellerais divine, étant bien sûr entendu que Dieu, ici, n’est ni un barbu, ni un sage, ni une femme, ni un enfant, ni rien qui ne nous ressemble, mais juste une hypothèse pour pénétrer plus avant le mystère de notre existence et le miracle que l’on ressent lorsque l’on fait l’expérience profonde de la foi.

Timide lueur dans le miroir, clair de lune spirituel, la lumière réfléchissante du miroir est une première étape.

Elle n’est pas l’obscurité mais elle n’est pas encore la clarté. Elle est toute potentielle. Belle comme le bleu du gaz, surréelle comme l’écran d’ordinateur mais impossible sans une intervention extérieure, la lumière du miroir est la première étape vers le royaume de l’enchantement.

Les yeux

De très près la suit celle qui se cache dans nos yeux et en particulier dans les yeux de l’autre lorsque nous faisons l’expérience du droit regard frontal, de l’ouverture totale, de la communication des êtres.

Je pense à des exercices de théâtre : se regarder dans les yeux jusqu’à ce que se déclenche une étreinte. Je pense au regard du désir, troublé, troublant. Je pense au regard appuyé de qui a quelque chose d’important à faire savoir. Je pense aussi aux yeux dans le vague de qui est perdu. Toutes ces traductions directes du ressenti à la surface de l’œil constitue une forme de lumière bien spécifique, à cheval entre le matériel de l’iris, petite machine, et le spirituel du message à transmettre, grand mystère.

On dit aussi « avoir des étoiles dans les yeux ». On dit le regard « rempli de douleur ». On dit que l’on pleure de joie, de tristesse, d’émotion et toutes ces manifestations physiques renvoient à un tissage bien plus profond, bien plus complexe, bien plus essentiel que la matière qui les exprime.

C’est ce tissage, ce nœud au sens logique qui permet un déploiement plus harmonieux des branches que j’appelle « Dieu ».

Le soleil intérieur

J’ai l’expérience de la foi. De l’amour d’un mystère. Et je ne vois comme métaphore de ce que j’ai ressenti à ce moment-là de mon existence qu’une seule image possible : le soleil zénithal, l’ « invincible été » de Camus.

Cela vient comme vous structurer, vous définir, vous armer. Vous vous sentez fort, vous vous sentez beau, vous vous sentez tendre (au sens large de quelqu’un qui ressent de l’amour), vous vous sentez à la fois merveilleusement vous-même et merveilleusement ouvert à l’autre.

Cette puissance dont je souhaite à chacun de faire l’épreuve vient donner sens à votre passé, vient épaissir votre présent et vient colorer votre futur dans un élan irrépressible vers le plus, le positif, le joyeux, le lumineux.

Plus qu’un feu qui vous consume, c’est un projecteur qui vous éclaire, vous, en même temps qu’il éclaire tout votre chemin depuis la naissance jusqu’à la mort.

Vous devenez promis à quelque chose. Pas à une carrière, pas à une félicité à venir. Juste promis à la vie, en appréciant chaque goutte comme une perle, comme le maillon d’une chaîne au centre de laquelle ou mieux au sein de laquelle vous vous mouvez. C’est la vie en elle-même qui prend consistance.

Voilà ce que j’appelle le « soleil intérieur ».

Couleurs

Et dès lors, tout devient possible, les autres vous apparaissent comme autant de nuances de lumières, comme autant de vibrations colorées et vous souhaitez à tous et à chacun la vie bonne.

Je ne conçois pas comment la foi peut fermer la porte à l’autre. Pour moi, au contraire, elle invite au voyage vers lui. Quelle que soit sa culture, quelles que soit son chemin, quelle que soit sa nature.

L’autre homme, l’autre animal, l’autre végétal, la nature devient sublime dans chacun de ses recoins. La culture devient riche depuis sa plus modeste jusqu’à sa plus grandiose manifestation.

Un drapeau pour le dire. Le drapeau de la paix et de la diversité, de la paix dans la diversité. De la paix immanente et non pas transcendante. Ce drapeau-là exprime ma pensée mieux que toutes les colombes. La paix ne tombe pas du ciel. Elle vit dans le cœur. Elle est don mais don fait à chacun, dans son intériorité, dans sa spécificité et dans la capacité qu’elle forme de résister à toutes les alinéations, à toutes les contraintes (celles qui sont douloureuses), à toutes les violences.

Le soleil intérieur dont je parlais peut donc se transmuter en arc en ciel, symbole universel et magique d’un monde idéal.

Scintillements

Mais il ne faut pas s’en tenir à la revendication, ni d’ailleurs à la vibration des possibles.

C’est bien dans le scintillement, c’est-à-dire dans la brillance fixe des possibles, dans la collection uniforme mais singulière des individus que trouve son apothéose ce que je ressens.

Une société de lumières. Un ensemble d’étoiles si rapprochées que l’on distingue difficilement les contours de chacun bien que l’on ait la certitude qu’ils existent.

Cette nuée, c’est mon idéal, mon vrai idéal, depuis longtemps maintenant.

Lorsque je ressens comme le crépitement de cette lumière à la fois unie et multiple dans mon être, je me sens à la fois très heureuse et très sereine. La joie est là, au sens du gaudium latin (un relâchement de toute tension dans un spasme de bonheur) et de la laetita (un océan de bien-être qui fait de chaque perception une occasion de beauté), aux deux quelles j’ajouterais une troisième forme que l’on pourrait appeler béatitude : le miracle d’une certitude construite, élaborée, mûrie, nourrie, cultivée et pour laquelle on est prêt non pas à mourir mais à vivre.

Après propos

On voit fleurir, beaucoup fleurir, ici ou là, et sans doute depuis très longtemps, des poèmes qui parlent de leur auteur, d’un ressenti raffiné que l’on estime universel et digne d’intéresser n’importe qui.

Or le poète, désormais et de nos jours, me semble avoir une seule et unique responsabilité car l’heure, somme toute, est assez grave : chanter la nature, non pas en tant que paysage mais en tant que maison, chanter l’homme, non pas en tant qu’individu mais en tant qu’espèce, chanter Dieu, non pas en tant que prescripteur mais en tant que créateur.

Chanter la nature est évident et très certainement banal : j’assume pleinement cette banalité qui me semble elle aussi, dans sa grande ingénuité, poétique. Il ne s’est pas agi pour autant ici d’une ode désincarnée mais bien de louanges qui me semblent aussi essentielles qu’importantes à ce que la nature nous fait, à la nature en tant qu’actrice de la vie. Chanter l’homme est déjà plus obscur : mérite-t-il vraiment de vivre cet être si imparfait ? Ma réponse est « oui », pour un certain nombre de raisons qui n’ont rien de vraiment objectif mais relèvent plutôt d’une sorte de pari de Pascal inversé : il faut laisser sa chance à l’homme. Nous sommes tous capables du meilleur comme du pire mais nous sommes – et sans cette croyance, je m’effondre – perfectibles ; et il faut donc espérer qu’en chantant les beautés humaines, elles gagneront en importance.  Enfin, chanter Dieu peut apparaître comme une provocation dans cette époque où en son nom on tue, on fait obstacle à l’amour et à la liberté. Pourtant, mon idée est que si nous ne nous préoccupons pas de Dieu, il se pourrait – et nous en avons déjà les infaillibles preuves – qu’il se préoccupe de nous. C’est alors comme un geste de prudence que de chercher à le contempler dans ce qu’il a de plus tendre et de plus chaleureux, précisément – et cela demande une grande rigueur spirituelle – pour éviter repli et violence.

Ainsi, ce livre de poésie se pense comme un mur de beauté utile pour contrer un mal qui certainement nous guette. Quelque chose qui ne serait ni raffiné, ni trop élaboré, ni trop excellent – quel sens vraiment a l’excellence en poésie ? Guidé par l’idée du travail bien fait et regardant vers la joie pour aider la lumière à pénétrer les recoins de doute, de névrose, de recul.

Y a été évoquée l’expérience de la poète mais en rien en tant que réalité universelle. En tant que partie inaliénable (c’est bien cela que l’on nomme une « expérience de vie ») de l’Humanité. M’étant battue dans la rigueur de mes élans, je revendique le nom de « poète » et invite qui voudra à marcher dans les pas, souvent d’abord toujours timides, que trace cette drôle d’engeance d’orfèvres qui cisellent le futur, dans le souci de la beauté, de l’harmonie, de la vérité et d’une justice qu’ils recherchent éperdument.